Pour raconter aux nouvelles générations " comment c'était avant ", il faut commencer par une analyse historique, en ayant conscience que nul ne pourra ressentir les émotions d'une autre époque. Ce d'autant plus que l'évolution fut exponentielle. Les alpinistes de mon époque avaient, je pense, plus de complicité avec Tita Piaz, qu'ils n'ont d'affinité avec les actuels grimpeurs/alpinistes.
En 1970, lorsque j'attaque mes premières ouvertures dans les Préalpes, les coinceurs ne sont pas imaginés, les baudriers sont complets et rudimentaires, les dégaines n'existent pas, la corde simple n'est pas de mise, la corde de rappel standard est de 60m, la cotation réservée à l'élite est le VI en chiffre romain (notre 6b actuel). Rares sont les escalades qui se conçoivent sans un marteau et quelques pitons, équiper une voie par le haut même sur des falaises minuscules n'a été envisagé par personne, le spit auto forant est absent du catalogue… Les compressions utilisés par les Suisses au bouclier étant d'un maniement difficile, ils restèrent exceptionnels. Il est intéressant de noter que ce ne sont pas les mentalités qui évoluèrent mais plutôt la technologie qui modifia les comportements… et les perceuses à pile en sont le reflet absolu.
Autre différence assez fondamentale, l'alpinisme est un tout. Depuis le ski de rando l'hiver jusqu'aux vacances d'été à Chamonix c'est une continuité… On grimpe en Vercors (même à Presles) comme à Chamonix mais aussi comme à Buis les Baronnies, (voir extrait du topo des années 70), les Calanques ou Buoux. Nous utilisons des Terray Saussois (grosses pompes rigides … mais efficaces sur les grattons et les étriers). Sans raison éthique, les premières ne se gravissent que du bas, même en école (sans doute par manque d'imagination). Le top du top de l'équipement en place reste le piton planté à la masse et scellé avec du béton! La météo n'existe qu'en discutant avec les locaux et les topos de toute la France tiennent dans une boîte à chaussure ! Voilà le décor…
Et le Vercors dans tout cela?Il représente d'abord un terrain d'entraînement … juste après les Calanques à Pâques, il donne une certaine confiance pour affronter une montagne où la technicité est bien moindre. Celui qui passait sans bivouac au pilier Livanos d'Archianne pouvait envisager les grandes face nord… car ce qui rebute les alpinistes de l'époque c'est bien plus l'annonce technique de certains passages (les dalles grises de la Walker par exemple) que l'engagement ou le mixte… Le cinquième degré est une cotation qui pose la question de… pourrais-je faire le passage ?
Fréquenter le Vercors pour les grimpeurs de ma génération, est également motivant, car le calcaire nous renvoit l'image valorisante du pur grimpeur, en opposition à celle du lourd montagnard associé au granit…
Ce grimpeur des Dolomites que nous admirons, est toujours pendu dans des toits invraisemblables et sa dextérité se mesure en terme de pitons utilisés et d'ampleur du dévers ! La dalle grise fuyante et sculptée n'est pas encore notre souci … de toute façon seuls les systèmes de fissures indiquent une ligne ! Pratiquer l'artif devient donc logiquement le but principal.
Nous utilisons tous, le même terrain de jeu à proximité de Lyon et Grenoble, la Chartreuse et surtout le Vercors. Nous grimpons dans les traces d'illustres prédécesseurs (Duplat, Vignes, Coupé, Bérardini, Terray, Seigneur) et quand nous apercevons les noms inscrits dans le livre d'or de l'hôtel de la Sapinière à Prélenfrey… nous ne pouvons douter que nous aussi nous serons un jour des " tous bons " reste à le prouver … Facile, il suffira de jouer le jeu !
Entre 1970 et 1975, Lucien Devies le grand gourou de la chronique de la Montagne et Alpinisme, (la seule revue), mentionne encore les répétitions de certaines voies comme le Bouclier du Gerbier, la Révélation à Archianne etc.. Les premières si minimes soient elles permettent l'accès au Groupe de Haute Montagne et comptent dans la liste pour le probatoire… (il sait pitonner le bougre).
Aujourd'hui un jeune grimpeur avide de reconnaissance annoncera timidement qu'il a réalisé un 8c+ ou gravi la cascade de Moulin Marquis (Bournillon)…En 1970, j'avais 20 ans, et annoncer aux quadragénaires de l'époque, que nous avions réalisé le spigolo aux Deux Sœurs, ou l'Arc de Cercle au Gerbier, équivalait à entrer dans "le cercle"… Si on pouvait se vanter d'avoir fait la 9ème ascension du Bouclier, la seconde de la Révélation (la première fut signée J.C Droyer) et la 3ème du pilier de Choranche (encore Droyer… avant) alors là on était invité à rejoindre les meilleurs pour partager les projets de premières.
Avec comme défaut (ou qualité) une certaine ambition c'est donc le sentier que j'ai suivit avec divers camarades, de Jean-Marcel Chapuis en passant par Daniel Lacroix pour finir avec ma compagne Renée Guérin… rejoignant ainsi un peu le modèle qui dirigea ma modeste carrière " Livanos le magnifique… et Sonia ", cette admiration m'a sans doute influencée pour équiper 5 voies à Archianne autour de SON pilier Sud-Est (que j'ai fait 8 fois … dont 1 en crampon avec 1 mètre de neige à la vire!). Le reste de mon activité en Vercors fut cantonné, (exceptées l'Occitanie à Glandasse et Un Soir d'Eté Avant l'Automne à la Pelle), au Gerbier et aux Deux Sœurs. Presles a toujours été pour moi une falaise école.... sans rapport avec le Vercors classique, même si les voies furent équipées du bas jusqu'en 1980.
Les rares voies répétées de l'époque étaient les voies de Serge Coupé qui avait laissé des pitons à demeure. Nous comprîmes vite que la notoriété étant proportionnelle au nombre de répétitions … il fallait l'imiter. Je tiens à souligner que d'autres grands ouvreurs, (souvent meilleurs que moi), comme Diaferia, Rebuffet, Vartanian et Nominé, (un véritable précurseur incroyablement doué), sont injustement oubliés dans l'histoire de l'escalade des Préalpes.
Les voies non plus ne sont pas toujours jugées à leur juste valeur.. ainsi des Tichodromes au Gerbier souvent refaite… cette voie m'apparaît 30 ans après comme un absurde challenge, uniquement destiné à forer une route illogique à coup de bivouacs en hamacs (11 jours…). Mais à l'opposé 9ème Décennie en Spits Majeurs ne connut pas le succès, alors que la ligne est logique et le voyage d'artif bien plus intéressant.
S'il me fallait plaider pour une seule de mes voies ouvertes sur cette barrière Est du Vercors, je mentionnerais Scènes de la Vie Extra Conjugale aux Deux Sœurs. Le rocher est meilleur que ne le laisse supposer le départ ! ! ! Et elle passe sans doute beaucoup plus en libre que les cotations indiquées, car sous la neige, avec les gants et le bonnet sous le casque, je n'ai sorti les dernières longueurs qu'au prix d'un pitonnage intensif … que ma compagne laissait plus ou moins en place pour ne pas geler… Pourtant cette voie semble peu reprise.
Comme dans toutes réflexions, le sujet du devenir de ces parois se pose. Quand sur les forums internet les grimpeurs réclament de l'aventure … je me dis que l'avenir existe. L'artif extrême devrait permettre aussi de belles réalisations. Par contre, quand pour un article dans les revues branchées je retourne faire des photos … je mesure l'immense fossé qui sépare le Vercors " historique "… des falaises aseptisées comme Presles !
Bruno FARA