|
Si j'avais à classer les voies que j'ai ouvertes
et équipées il est évident que toutes celles escaladées classiquement
du bas viendraient en tête de liste. Mais parmi toutes celles-ci la
CONQUE serait largement
en avance. Peu de préparation, un long raid de huit jours sans redescendre,
le point d'orgue de ma cordée avec Jean-Marcel CHAPUIS (nous allions
ensuite prendre de la distance), une ligne très pure et une ambiance
exceptionnelle durant ce voyage accompagné d'une météo déplorable (mais
la pluie tombait loin derrière nous), voici quelques unes des raisons
qui justifient bien ce choix. La voie fut attaquée le 16 septembre 1976,
le week-end précédent j'avais répété les TICHODROMES (terminés en août)
avec Françoise DURAND (la soeur aînée de Georges DURAND, qui participa
à de nombreuses ouvertures par la suite, elle se tua quelques mois plus
tard à l'éperon central de la Dent de Crolles). Les TICHODROMES furent
notre première voie technologique. Ni la plus belle ni la plus réussie,
mais les dix bivouacs en hamac (l'ancêtre du portaledge), m'avaient
forgé un moral de besogneux stakhanoviste. Je n'avais par contre aucunement
le désir de revivre l'ambiance agressive de cette première et quand
j'ai repéré la ligne de la CONQUE j'avais dans l'idée de la réaliser
uniquement avec Jean-Marcel CHAPUIS. Le 16 septembre nous avons donc
reconnu la première longueur et les 3 et 6 octobre aidé par Albert AUCEJO
nous avons terminé la deuxième longueur. Durant ces journées de préparation,
nous avons construit le bivouac qui allait nous servir durant quelques
années de camp de base dans ce secteur. Par la taille imposante des
blocs ajustés il impressionne encore les rares visiteurs. Nous avons
même aménagé une petite terrasse... juste pour l'attaque! Dans ces premières
longueurs, nous avons trouvé des traces d'une tentative antérieure qui
nous obligea à hausser notre audace en artif... pour ne pas spiter (ce
qui fut réalisé quelques années plus tard à la demande des répétiteurs).
La voie devait être attaquée pour le 11 novembre 1976, mais l'accident
de GOURNIER qui mobilisa une semaine durant les secours spéléo en interdisant
la route des grottes nous bloquant, ce n'est que du 4 au 13 juin 1977
qu'elle sera terminée. Plus qu'un long texte, la transcription minutieuse
du cahier tenu presque chaque soir durant cette aventure sera évocatrice
de l'ambiance vécue.
Vendredi 4 juin: Jean-Marcel n'a pu se libérer, je suis venu seul.
J'ai posé des ficelles SNCF afin de m'aider pour monter les charges...
Quatre allez-retour dans la journée.
Samedi 5 juin, sur la vire 21h30 (il fait encore jour): Nous
avons hissé toutes les charges après avoir atteint la vire, même un
peu de bois pour faire un petit feu (Jean-Marcel a monté des merguez
que nous allons faire cuire). Le moral est là nous avons équipé un bout
de la longueur au-dessus (Jean-Marcel a bricolé dur).
Dimanche 6 juin au bivouac 22h30: La journée a été bonne, nous avons
progressé de deux longueurs. Tout va bien, le moral est bon, le transistor
est sympa....
Mardi 8 juin 7h25 (au breakfast): Hier soir je n'ai rien écrit car
nous sommes redescendus de nuit. Nous arrivons au sommet du dièdre et
nous avons enfin trouvé un bivouac possible. Aujourd'hui nous déménageons...
ça commence à tirer mais le sommet se rapproche.
Mardi 8 juin 21h15: Nous sommes il me semble à 2 ou 3 longueurs
du sommet, la journée a été dure après le hissage des sacs j'ai équipé
une longueur. Nous bivouaquons au milieu de la conque, sur la seule
vire (petite) de la face. C'est en fait un bloc coincé dans un dièdre.
Ambiance démente... le moral remonte. Il pleut depuis plusieurs jours
mais loin derrière nous!
Mercredi 9 juin 21h50: Nous n'avons fait que quinze mètres aujourd'hui,
sur un pilier en forme de cylindre qui conduit sous le grand toit. Aucune
fissure, tout est bouché par la calcite... nombreux expansions. On en
a vraiment marre.
Jeudi 10 juin 22h30: On a essayé d'accélérer en se relayant au tamponnoir...
Je suis arrivé à environ 20m du sommet et c'est tant mieux car le moral
descend de jour en jour. Vivement le retour à la maison déjà six bivouacs,
le grand toit va être évité par la droite car j'ai aperçu une vire.
Les notes se terminent ici, ensuite (le vendredi 11 juin), nous avons
équipé le R10 au nez de la rampe, sous un surplomb, car il pleuvait
toujours. Nous avons ensuite largué toutes les charges en bas pour descendre
plus facilement. Le samedi 12 juin nous sommes remontés récupérer tout
la matos, éparpillé dans la forêt après une chute de 250m.
Vingt-cinq ans après, la voie de la CONQUE reste un voyage d'artif sympa
(surtout s'il pleut). Je l'ai reprise avec Amine SEBAHI pour rajouter
deux spits dans les premières longueurs... car les cales de bois vieillissantes
rebutaient les répétiteurs. Elles doivent toujours être coincées entre
les colonnettes.


|